Imprimer cette page
dimanche, 22 mars 2026 15:38

Narcisse

Évaluer cet élément
(0 Votes)
Le narcisse : mémoire silencieuse du mythe. Le narcisse : mémoire silencieuse du mythe.

Le mythe  de Narcisse
Orgueil, amour de soi, amour impossible,
 vengeance, justice et châtiment...

 Le récit le plus célèbre nous vient des Métamorphoses d’Ovide (Livre III). On en trouve des sources plus anciennes chez Hésiode qui sans nommer Narcisse introduit dans sa mythologie Echo et Némésis.

Narcisse, jeune homme d’une beauté exceptionnelle, repousse tous ceux qui l’aiment. Parmi eux, la nymphe Écho, condamnée par Héra à ne pouvoir répéter que les derniers mots qu’elle entend. (Notre écho ).

Méprisée par Narcisse, elle invoque alors Némésis, déesse de la juste rétribution qualifiée  de   « fléau des mortels » part  Hésiode. Elle  punit Narcisse à son tour  en le condamnant à tomber amoureux de son propre reflet dans l’eau. Incapable de s’en détacher, il dépérit et meurt, se transformant en fleur : le narcisse.

 1280px John William Waterhouse Echo and Narcissus Google Art Project

Echo  et  Narcisse  par John  William  Waterhouse


Le  mythe a inspiré diverses interprétations en traversant les siècles pour  arriver  jusqu’à nous. Il sert à  la fois la philosophie,  la morale, la psychologie, la poésie

Chez Sigmund Freud le « narcissisme » devient un concept central:
- amour excessif de soi, repli libidinal, difficulté à aimer autrui.
Écho incarne, en miroir, l’amour sans retour — la dissolution de soi dans l’autre.

Chez Lacan :
« Lacan est le penseur du "stade du miroir", une analyse du narcissisme comme étant un moment constitutif de la formation du « je », un moment essentiel où le sujet se construit à partir de l’image de lui-même, avant même de savoir parler.

Pour la morale : l’excès d’amour de soi est une faute contre l’ordre du monde.  Refuser l’amour, c’est mépriser les autres... et Némésis condamne comme elle condamne « l’excès  de bonheur chez les  mortels   et l’orgueil excessif des rois » 


Echo dans la poésie est une figure fascinante : elle ne peut créer, seulement répéter.
elle est le langage vidé de son origine.
On pourrait presque dire… une parole sans sujet

On peut aussi  donner  au  mythe  le sens de  l’égarement  par  aveuglement
l’incapacité  à se reconnaitre
Ce n’est pas seulement « prendre une image pour la réalité » :
c’est désirer ce qui est déjà soi sans le savoir.

Narcisse  voit juste… mais ne comprend pas.
Il aime… mais ne peut atteindre.
Il est présent… mais séparé de lui-même.

L’eau devient alors un miroir trompeur, mais aussi une frontière :
entre être et apparaître
entre désir et connaissance

On pourrait dire que Narcisse ne meurt pas d’orgueil…
mais d’un manque de reconnaissance de soi.

 

Narcisse aujourd’hui : du miroir à l’écran ou le jeu de l’illusion

 

71kOcizS6dL. AC UF10001000 QL80                Person looking at smartphone in the dark 2



Le reflet n’est plus passif.
Il est fabriqué, retouché, choisi, mis en scène.

Là où Narcisse découvrait son image par hasard,
nous la construisons , parfois avec une précision quasi artistique.

Mais le mécanisme reste étrangement similaire :

  • fascination pour une image de soi
  • besoin de validation (les « likes » comme écho moderne…)
  • difficulté à distinguer l’être et l’apparence

Écho n’a pas disparu

  • Dans les commentaires
  • Dans les partages
  • Dans les répétitions virales

Mais avec une nuance troublante :

  • Écho ne répète plus seulement…elle amplifie.
  • Et parfois elle vide les mots de leur substance — comme dans le mythe.
    Une parole qui circule, mais dont on ne sait plus très bien d’où elle vient.

Et Némésis ?

Elle est plus discrète, mais toujours là.

Pas forcément sous forme divine…
plutôt comme une conséquence diffuse :

  • fatigue d’être soi en permanence
  • dépendance au regard des autres
  • fragilité de l’estime de soi
  • solitude paradoxale dans l’hyper-connexion

Comme si le système lui-même rétablissait une forme d’équilibre.

Plus on se projette dans l’image… plus on risque de s’en éloigner.

Contrairement au Narcisse antique, nous savons , en théorie , que l’image est construite.
Mais… savoir n’empêche pas de ressentir.

Et c’est là que le mythe reste vivant :
On peut être lucide… et malgré tout captivé

 Narcissus Caravaggio 21594 96

Narcissus  par  Carravaggio 

 

Fragments du Narcisse 

de  Paul Valéry

Ô semblable !… Et pourtant plus parfait que moi-même,

Éphémère immortel, si clair devant mes yeux,

Pâles membres de perle, et ces cheveux soyeux,

Faut-il qu’à peine aimés, l’ombre les obscurcisse,

Et que la nuit déjà nous divise, ô Narcisse,

Et glisse entre nous deux le fer qui coupe un fruit !

Qu’as-tu ?

 Ma plainte même est funeste ?…

 Le bruit

Du souffle que j’enseigne à tes lèvres, mon double,

Sur la limpide lame a fait courir un trouble !…

Tu trembles !… Mais ces mots que j’expire à genoux

Ne sont pourtant qu’une âme hésitante entre nous,

Entre ce front si pur et ma lourde mémoire…

Je suis si près de toi que je pourrais te boire,

Ô visage !… Ma soif est un esclave nu…

    Jusqu’à ce temps charmant je m’étais inconnu,

Et je ne savais pas me chérir et me joindre !

Mais te voir, cher esclave, obéir à la moindre

Des ombres dans mon cœur se fuyant à regret,

Voir sur mon front l’orage et les feux d’un secret,

Voir, ô merveille, voir ! ma bouche nuancée

Trahir… peindre sur l’onde une fleur de pensée,

Et quels événements étinceler dans l’œil !

J’y trouve un tel trésor d’impuissance et d’orgueil,

Que nulle vierge enfant échappée au satyre,

Nulle ! aux fuites habiles, aux chutes sans émoi,

Nulle des nymphes, nulle amie, ne m’attire

Comme tu fais sur l’onde, inépuisable Moi !…

Lu 22 fois Dernière modification le dimanche, 22 mars 2026 18:09

Derniers articles MJ