Roland
Roland , le Roland amoureux de Boiardo et Orlando furioso de
l'Arioste
Tout le monde connaît la légende de
Roland, ce chevalier de Charlemagne, parfois considéré comme son neveu. Ce
personnage, peu connu historiquement, à eu un avenir littéraire fabuleux, en
particulier à travers l’épisode contant sa mort, à Roncevaux. Épisode passé
relativement inaperçu dans les chroniques de l’époque, soit le 9ème
siècle.
Deux grandes épopées vont relater
l’épisode et en faire la fortune légendaire. L’Historia Karoli Magni et
Rotholandi, chronique rédigée en latin qui raconte les mêmes épisodes.
Attribuée à l’archevêque Turpin, elle sera sans cesse invoquée par les poètes
ultérieurs comme le témoignage direct et digne de foi d’un contemporain de
Charlemagne. À la même époque, apparaît la Chanson de Roland, qui
fait en cette période de première croisade (1096-1099)de Charlemagne un croisé
avant la lettre, et de l’affrontement Chrétiens-Sarrasins, l’enjeu majeur
de son règne.
Au 13ème siècle se
constitue peu à peu les grands cycles romanesques, qui vont synthétiser toutes
ces histoires de chevaliers, et mettre en place réellement la notion de
chevaleresque, développée au travers de la chanson de geste. Ce sera d’un côté
le cycle arthurien, appelé aussi le cycle breton , de l’autre la constitution
du cycle carolingien, avec un expansion de l’histoire de Roland, au-delà de
son simple combat et de sa mort, fusionnant avec un autre récit d’un
chevalier de Charlemagne, cousin de Roland, Arnaud de Montauban (les quatre
fils Aymon). Ces développements se retrouvent surtout dans la littérature
méridionale, cours de Toulouse, de Provence et littérature italienne.
La
littérature franco vénitienne qui se développe entre le XIIIe et le XIVe siècle,
d’abord dans la langue parlée dans la plaine du Pô, puis en toscan, lorsque
ce dialecte s’impose comme la langue de l’Italie, va donner à Roland un
arbre généalogique, une enfance, une jeunesse et toutes sortes d’aventures
qui n’ont rien à voir avec Roncevaux. La trahison de Ganelon, qui dans La
Chanson de Roland précipite la mort de Roland, devient l’aboutissement
d’une longue inimitié entre deux familles, les gens de Clermont et ceux de
Mayence. Dans le Roland furieux, outre Renaud et Roland, la guerrière
Bradamante appartient à la valeureuse famille de Clermont, tandis que le traître
par excellence, l’abominable Pinabel, est un Mayençais.
Les deux grands cycles concurrents,
l’arthurien et le carolingien, ne connaissent pas la même fortune en Italie :
alors que le premier, lu dans les cours aristocratiques, constitue une littérature
savante qui finira par s’étioler, le second, dont le succès est populaire,
donne naissance à tout un folklore qui se répand dans toute l’Italie et
perdure jusqu’au siècle dernier dans le sud de la Péninsule : les
cantastorie, chanteurs d’histoires napolitains, en Sicile le Teatro dei Pupi,
les théâtres de onnettes, enfin la chronique des Royaux de France d’Andrea
da Barberino, colportée dans les campagnes, perpétuent et compilent les
aventures du cycle carolingien.
Nul doute que cette chevalerie pour le peuple ait
d’abord suscité le mépris des intellectuels. Mais dès la seconde moitié du
quinzième siècle, les deux grandes cours cultivées d’Italie, celle des Médicis
à Florence et celle des Este à Ferrare, s’intéressent aux aventures d’Orlando
et de Rinaldo, précisément à cause de la coloration triviale et de la
bouffonnerie populaire dont sont désormais empreints les personnages et les récits
promenés de foire en foire. Naît alors un nouveau genre d’épopée, où s’épanouissent
la veine burlesque et la parodie des codes convenus de la littérature
chevaleresque savante.
À Ferrare, Matteo Maria Boiardo (1441-1494) écrit un Roland amoureux,
qu’il laissera inachevé à sa mort. Le Roland furieux (Orlando
furioso), chef-d'œuvre de Ludovic Arioste (1474-1533), épopée endiablée,
entre roman et poésie, labyrinthe plein de digressions et de bifurcations, sans
commencement ni fin, et dont la trame multiplie à plaisir les fils du récit, défie
le résumé.
Ce qui relie essentiellement Boiardo
et l’Arioste, c’est l’idée d’un Roland amoureux, idée dont on ne
trouve pas la moindre trace dans la tradition léguée par La Chanson de Roland
et par la chronique de Turpin, qui faisait de Roland un chevalier chaste
inaccessible au charme féminin. Le Roland de Boiardo et de l’Arioste est donc
un anti-Roland, la parodie de ce qui représentait la quintessence de la
chevalerie médiévale. Il faut voir qu’en Italie, ces deux œuvres, écrites
dans la langue populaire de leurs auteurs, et diffusée en toscan, qui sera la
base de l’italien moderne, sont justement considérées comme des œuvres
fondatrices de la littérature italienne populaire, après l’œuvre phare de
Dante.
Les résumés :
Le
Roland amoureux de Boiardo
Dans le Roland amoureux de Boiardo, le chevalier Argail
et sa sœur Angélique sont envoyés du Cathay (de Chine) à Paris pour
s’emparer des deux armes les plus précieuses du monde, l’épée Durandal de
Roland et le cheval Bayard, qui appartient à Renaud. Le frère et la sœur ont
un plan diabolique, qui s’accomplit d’abord fort bien : tous les
chevaliers tombent amoureux d’Angélique dès qu’elle paraît (I,
1 ; voir ci-dessous dans la bibliographie l’édition de référence) ;
Argail les défie en combat singulier, leur faisant miroiter que le vainqueur
aura la main de sa sœur, il doit les réduire l’un après l’autre en
esclavage. Mais le plan d’Argail échoue finalement : lui qui se croyait
invicible, il est tué par le sarrasin Ferragus (I, 5)
et Angélique doit s’enfuir en utilisant son anneau d’invisibilité. Dans la
forêt, elle se désaltère sans le savoir à une fontaine (une source) magique
qui la rend amoureuse de Renaud au moment même où Renaud se désaltère à la
fontaine antagoniste, qui lui ôte tout amour pour Angélique (I, 9). Angélique
fait enlever Renaud par le magicien Maugis (I, 16), mais celui-ci lui échappe.
Revenue à Albraque au Cathay, Angélique se trouve assiégée par les troupes
tartares de Sacripant (II,
6). Astolphe vient au secours d’Angélique, mais est fait prisonnier.
Agrican et ses troupes circassiennes livrent alors bataille contre Sacripant
(II, 7). Au moment où Agrican l’emporte, Angélique quitte secrètement
Albraque pour le fleuve d’oubli où la magicienne Dragontine tient enfermés
de valeureux guerriers (Elle a notamment fait boire la coupe d’oubli à
Roland, I,
19). Par la vertu de son anneau magique, Angélique ramène les chevaliers
à la raison, Roland en tête (III, 2). Les voici tous devant Albraque. La
bataille générale est couronnée par le duel de Roland et d’Agrican,
interrompu par la nuit, où la conversation des deux hommes fait naître une
mutuelle amitié. Au matin, le combat reprend : Agrican mortellement blessé
demande à Roland le baptême (III, 9). Après diverses péripéties, dont le désenchantement
par Roland du jardin de Falerine (IV,
6-11), Angélique et Renaud se trouvent boire chacun à la fontaine de
l’autre (VI, 4-5) : Renaud poursuit alors de son amour Angélique qui le
hait. Roland rentré en France affronte Renaud. Le roi Charles les sépare et
propose son arbitrage (VI, 6) : il donnera la main d’Angélique à celui
des deux champions qui se sera le mieux battu contre les infidèles. La bataille
décisive a lieu à Montauban.
De Boiardo à l’Arioste
Malgré le foisonnement des récits parallèles, le
principe fondamental de construction de cette épopée consiste à entrelacer
les aventures de Roland et celles de Renaud, correspondant aux deux cycles français
qui ont fusionné en passant en Italie. Angélique, qui est de l’invention de
Boiardo, assure cette articulation. Lorsque l’Arioste reprend la matière du
Roland amoureux, cette construction, cet équilibre se modifient. Angélique
n’est plus le centre du récit, l’objet unique et commun de tous les désirs.
Alors que Renaud passe au second plan, l’Arioste oppose cette fois deux
couples impossibles : Roland poursuit Angélique qui ne l’aime pas et épousera
finalement Médor, un simple soldat sarrasin, provoquant la folie du héros ;
parallèlement Bradamante, la sœur de Renaud, poursuit Roger qui certes
l’aime, mais est sans cesse détourné d’elle par son protecteur le magicien
Atlant, à cause de la prophétie qui veut qu’une fois nés les enfants de
Roger et de Bradamante, Roger soit destiné à périr sous les coups des
Mayençais.
Bradamante apparaissait déjà fugitivement chez Boiardo, où elle épousait
Roger (VI, 13), avant d’être aussitôt séparée de lui au cours d’un
combat (VI, 14).
La base structurale est donc un quarré : Roland
poursuit Angélique qui le fuit ; Bradamante poursuit Roger qui lui échappe.
Il n’y a pas de cœur du récit.
Un extrait :
Au service de Charlemagne et de la Chrétienté,
le chevalier Roland est poursuivi par Mandricard, le Sarrasin, soucieux de
venger la mort de son père, roi de Tartarie.
Le chevalier, c'était ce Mandricard
Qui sur les pas d'Orland s'était jeté
Pour venger Alzirdo et Manilard,
Qu'avait frappés bellement le Français,
Bien que l'ait retardé dans sa poursuite
De conquérir la belle Doralice
Que, contre cent guerriers de fer vêtus,
Il avait prise avec un hast rompu.
Le Sarrasin, cependant, ne savait
Que la proie qu'il suivait, c'était Roland;
Des signes manifestes lui disaient
Que c'était, à coup sûr, un grand guerrier.
C'est lui qu'il regarda, plus que Zerbin,
Il le toisa des pieds jusqu'à la tête,
Et, retrouvant ce qu'il savait de lui,
Il dit: «Tu es celui que je poursuis.
J'ai fait serment de ne ceindre d'épée
Tant que je n'aurai pris au comte Orland
Sa Durandal: je le cherche partout,
Pour qu'avec moi il solde tous ses comptes.
Je l'ai juré (s'il te plaît de savoir),
Lorsque j'ai mis sur ma tête ce heaume:
Comme l'armure, il fut celui d'Hector,
Qui, voilà bien mille ans, à Troie est mort.
Seule l'épée manque à ces bonnes armes;
Comme elle fut volée, je ne sais dire.
Le paladin, je crois, l'use à présent,
Et c'est de là qu'il tient sa grand' hardiesse.
Je compte bien, si je puis l'encontrer,
Qu'il restitue ce bien, si mal acquis;
Et je le cherche encore, désirant
Venger mon père, le fameux Agrican.
(contribution de
Marina Mars 2005)