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| http://www.youtube.com/watch?v=ZNm13iOj7yA&feature=player_embedded
(Par Vincent Steffen)
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| Le
mariage insolite de Marie la Bretonne est
une chanson qu'on m'a faite découvrir il y a quelques jours. Elle fut écrite
et chantée par Tri Yann, un groupe de musique bretonne traditionnelle. Et moi,
j'entends une chanson : j'entends des rimes encapsulées ou alternées, des
enjambements et des rejets, des infractions au code du discours, des registres,
etc. |
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1.
Elle a retiré son tablier >
enjambement
Pour mettre une robe de mariée.
Elle a caché ses mains dans des gants
Et ses pieds dans des souliers... blancs.
Elle s'est regardée dans le miroir >
enjambement
Et s'est trouvée belle.
2. Puis elle est descendue en chantant >
enjambement
En offrant ses sourires au printemps,
Aux grands arbres, aux fleurs et aux oiseaux
S'est assise près de l'étang
Se voyant et s'admirant... dans l'eau.
3. C'est lorsqu'elle voulut se relever
Qu'elle vit un jeune homme s'approcher
Il semblait sortir du fond de l'eau >
enjambement
Tout mouillé, ]
rejet elle l'a trouvé... beau >
enjambement
Et elle a compris à son regard >
enjambement
Qu'il la trouvait belle
4. Et son corps ne s'est pas défendu,
Et l'amour en elle s'est répandu,
Et la cloche a sonné au château.
C'est alors que l'inconnu >
enjambement
S'est perdu, ]
rejet a disparu... dans l'eau
5. Elle est remontée dans le grenier,
A rangé dans la malle d'osier,
La robe, les souliers et les gants,
A remis son tablier... blanc >
enjambement
Pour préparer le repas du soir.
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Cette
chanson (ce récit) est historique au sens il est vraisemblable et raconté.
Pourtant, au niveau de la contextualisation, déjà s'introduit un passé
composé qui déroge au registre historique et se présente comme une
infraction. Compte tenu du récit, ce n'est pas seulement qu'il y déroge,
c'est qu'il se dérobe. Une telle infraction choque. L'Histoire (parce qu'elle
demeure une Histoire) est racontée au passé simple, selon ce que Saussure
qualifie de registre discursif (non-historique).
Les enjeux d'un tel procédé sont, par exemple, de dénoter d'un lien fort et
d'un rapport de proximité entre l'énonciateur et l'énoncé. En outre, ce
procédé est inclusif au sens ou il rapproche le lecteur. Il l'invite, il
l'interpelle. Il configure un horizon
d'attente : le suspens est un enjeu.
"Elle a retiré son tablier", dans un registre discursif, entend
qu'elle est active, elle agit contre son destin de ménagère (apparemment) ou
de "femme à tablier". Tout est écrit comme si Marie la bretonne se
dérobait à sa fonction, à l'éthique et aux convenances (voir
bienséance).
Pourtant, c'est "pour mettre une robe de mariée" qu'elle se
soustrait à sa fonction (éthique) et depuis l'âge classique jusqu'au XVIIIème
siècle, le mariage se présente comme le plus haut sommet et le plus grand témoignage
éthique et fonctionnaire. Il appelle bienséance et convenances, il a, pour
champ lexical : estime, reconnaissance, etc. Un tel champ lexical a été
particulièrement bien travaillé par les salons de Précieuses (La Fayette,
comtesse de Picardie, etc). Est-ce réellement paradoxal, de se dérober à l'éthique
par le mariage qui est éthique ? Oui et non. Non dans la mesure où, on le
verra plus tard, Le mariage insolite de Marie la bretonne est consacré : il
s'inscrit dans un stade religieux et relève de la conception Précieuse de la Grâce.
3ème strophe, "Elle voulut se relever". Le passé simple est
introduit dans le récit historique qui répond, enfin, à un registre
historique. L'énonciateur se distancie de l'énoncé, il devient passif
comme s'il ne pouvait plus rien faire pour elle. Marie elle-même est passive
(passé simple), d'autant qu'elle "voulut se relever" mais ne le put
pas. "Elle vit" passivement et brièvement : le jeune homme apparaît
littéralement, il se présente comme une apparition. Il est peut-être celui
pour qui un horizon d'attente avait été préalablement configuré par le
passé simple et l'infraction de Marie à sa fonction. Il est l'apparition
surprenante (surprise appartient à la passivité) mais pourtant attendue ou
espérée. Ainsi l'horizon d'attente était-il plutôt un "horizon d'espérance".
En effet, "il semblait", c'est-à-dire que Marie ne
sait rien de lui, ce qui met la surprise (passive)
en relief. En outre, "il semblait" c'est-à-dire "il lui
semblait beau", c'est l'impression de la jeune fille, nous sommes comme
"placés dans sa tête et dans son coeur", le récit focalise sur
Marie, et cette focalisation annonce un retour de Marie à elle-même et à
son pouvoir d'agir. En effet, "elle l'a trouvé beau" : à nouveau,
l'usage du passé composé se profil comme une activité de la part de Marie.
Après la sur-prise (passive), elle entre-prend (active) - les deux mots font
partie du même champ lexical Précieux, même racine étymologique.
"Elle l'a trouvé beau et elle a compris", on trouve un enjambement
qui dénote de la continuité. Continuité de la participation active de
Marie. En outre, elle "comprend", c'est-à-dire qu'elle n'est plus
"surprise", elle comprend, c'est-à-dire qu'elle est active et non
plus serf de la surprise. "Comprendre" appartient au champ lexical
précieux - lui aussi - et plus précisément au vocabulaire galant.
Lorsqu'on est galant, on entre-prend, on com-prend. Pourtant, la figure du
destin et de la nécessité préside à nouveau dès la strophe suivante : son
corps ne s'est pas défendu, elle est à nouveau serf. Le contraste surprise /
entreprise, passion / estime, reconnaissance et bienséance est constamment présent
dans le texte.
Quant à l'accumulation d'enjambement (presque une infraction à l'ordre du
discours), elle est susceptible de bénéficier des enjeux suivants : "Il
semblait sortir du fond de l'eau Tout mouillé / Elle l'a trouvé... beau Et
elle a compris à son regard Qu'il la trouvait belle" c'est-à-dire
qu'ils sont liés, leur relation est continue, renforcée par cette
accumulation d'enjambement. Leur relation se présente comme un
"bloc" solide. Leur passion est très forte.
Strophe 4, retour du registre historique (passé simple) et de la passivité
dont il dénote. Marie est (sur)prise par son destin. Si l'apparition du jeune
homme était inattendue et surprenante, elle était aussi, ce qu'on ne peut
comprendre qu'après coup, inévitable et nécessaire. Une telle conception
relève de ce qu'on appelle encore aujourd'hui "la
grâce". La grâce (de l'âge classique des Précieuse) qui, comme la
définissait Bergson, se présente comme la situation surprenante et pourtant
inévitable et nécessaire. Qui n'a jamais dit, "notre rencontre dans ce
bar, c'était un coup du destin" ?
Marie la bretonne est tellement passive (passé simple, grâce) que son corps
lui est substitué "Et son corps ne s'est pas défendu" : et c'était
inévitable, (et) son corps ne s'est pas défendu. "Et la cloche a sonné
au château", c'est-à-dire que sa fonction (à laquelle elle s'était
activement soustraite au début) s'impose à nouveau. Mais la cloche a sonné
: elle ne sonnait pas, elle ne sonna pas. Il s'agit d'une infraction au code
qui veut que les objets, quand bien même ils sont symboliques, ne sont pas
actifs (pas de passé composé associé au "prédicat objectif").
Oui, la cloche est personnifiée.
"C'est alors que l'inconnu s'est
perdu, ] a disparu". Entre "s'est perdu" et "a
disparu", il y a ce qu'on qualifie, en littérature, de rejet.
Par ce rejet, le terme "s'est perdu" est isolé de l'expression qui
le succède. Il est isolé, mis en relief, mis en lumière ou bien relégué
dans l'ombre. Ce rejet dénote de la séparation entre Marie et le jeune
inconnu : il s'est perdu, il est isolé, il s'est perdu parce qu'isolé. La
rupture dramatique est consommée. Et cette rupture ne pouvait pas ne pas
avoir lieu (grâce) dans la mesure ou il était attendu que la fonction de
laquelle elle s'était soustraite se réaffirme.
Quand à la structure de la versification et à la rime, elle est susceptible
d'offrir une perspective globale du récit. En effet, les rimes sont alternées
(AABB) mais les strophes sont imparfaites : on trouve entre 5 et 6 vers à
chaque strophe.
Les rimes sont alternées (AABB), mais les strophes sont imparfaites : il y a
généralement 5 voir 6 vers. Entre 1 et 2 vers sont intrusifs, ils font
intrusion à l'alternance. Parfois sont-ils mis au ban - lorsqu'ils sont placés
à la fin - qu'il se présentent toujours comme une infraction. L'alternance,
pour sa part, rend compte d'une distinction : deux personnes, la jeune fille
et le jeune inconnu. Mais cette alternance est dialogique.
1ère strophe, les vers-intrus se situent à la fin, hors-alternance. La
relation entre Marie et l'inconnu n'a pas encore commencé. 2ème strophe,
l'intrus est au milieu. Il s'immisce, s'introduit, prend part à l'Histoire.
Dernière strophe, l'inconnu a disparu, le vers intrusif est à nouveau placé
- comme par hasard - en-dehors de l'alternance dialogique. Il est mis à part,
isolé, rejeté.
Copyright © 2009, Vincent Steffen ou tous droits réservés. |
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