La melancolie
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Notre culture est mélancolique 

 

Je me souviens d'une très belle exposition au Grand Palais en 2005 " Mélancolie et folie en Occident , une de ces expositions qui vous marque et qu'on n'oublie pas tant par ses richesses que par son thème . Elle fut un peu pour moi une révélation :Mais oui , il était évident que les plus belles choses s'exprimaient dans un registre mélancolique . Je me trouvais donc pleinement en accord avec le descriptif de l'expo.:

 'Aucune disposition d'âme n'a occupé l'Occident aussi longtemps que la Mélancolie . Le sujet touche au coeur des problémes auxquels l'homme est aujourd'hui sensible, de l'histoire à la philosophie, de la médecine à la psychiatrie, de la religion à la théologie , de la littérature à l'art. La mélancolie par tradition cause de souffrance et de folie, est aussi le tempérament des hommes marqués par la grandeur, les héros et les génies.

 Sa désignation comme "maladie sacrée" implique une dualité. Mystérieuse, la mélancolie l'est toujours , bien qu'elle soit soumise aujourd'hui sous son appellation de dépression, à un paradigme médico-scientifique . L'iconographie de la mélancolie est d'une infinie richesse et il n'est pas étonnant que ce soit l'histoire de l'art qui ait su la première étudier l'histoire culturelle de malaise saturnien..."

Caspar David Friedrich  : Le moine au bord de la  mer 

George Steiner , quant à  lui  ,  nous propose  10  raisons possibles à cette  tristesse de la  pensée.

Telle est la tristesse inséparable de toute vie finie, […] une tristesse […]qui jamais ne devient effective et sert à donner la joie éternelle de la surmonter. De là viennent le voile d’affliction qui s’étend sur toute la nature, la mélancolie profonde et inaltérable de toute vie.

Il n’y  donc de vie qu’en la personnalité : or toute personnalité repose sur un fond obscur, qui doit aussi servir de fond à la connaissance.

(Schelling, De l’essence de la liberté humaine) 

 

Schelling parmi d’autres , attache à la vie humaine une tristesse foncière, inéluctable. Plus particulièrement, cette tristesse est le fond obscur auquel s’ancrent la conscience et la connaissance. Et ce fond obscur doit être en vérité la  base de toute perception, de tout processus mental . La pensée est rigoureusement indissociable d’une « inaltérable et profonde mélancolie. ». La cosmologie actuelle offre une analogie à la croyance de Schelling. Celle du « bruit de  fond », des longueurs d’onde  cosmique fuyantes mais incontournables, qui  sont les vestiges du Bing Bang », de l’avènement de l’être.  Dans toute pensée selon Schelling, ce rayonnement primitif, de cette » matière obscure »,  est une tristesse , une affliction (Schwermut),  qui est aussi créatrice. L’existence de l’homme, la vie de l’intelligence signifie une expérience de cette mélancolie et la capacité vitale de la surmonter . Nous sommes pour ainsi dire créés « attristés ». Dans cette notion,  il y a sans conteste, ou presque, le « bruit de fond » des relations bibliques, causales, entre l’acquisition illicite du savoir, de la discrimination analytique, et le bannissement de l’espèce humaine de toute innocente félicité.  Un  voile de tristesse (tristitia) recouvre le passage, si positif soit-il, de l’homo à l’homo sapiens.  La pensée est porteuse d’un legs de culpabilité.

[…] Nous pouvons l’espace d’un instant retenir notre souffle. Que nous puissions retenir  notre pensée  est loin d’être évident…[…] . La  vraie cessation de pulsation de la pensée  … c’est la mort.

D’où l’idée en partie gnostique, que Dieu seul peut se détacher de sa  propre pensée en un hiatus essentiel à l’acte de création.

Mais revenons  à Schelling et à l’affirmation qu’une tristesse nécessaire, un voile de mélancolie  s’attache au processus  même de la pensée, à la perception cognitive. Pouvons-nous essayer d’en éclaire quelques raisons ?  sommes-nous en droit de demander pourquoi  la pensée  humaine ne devrait être joie ? 

 

1)      Pour autant que nous soyons conscients, que  nous puissions  « penser le penser », la pensée est sans  limite..mais l’infini de la pensée est un « infini incomplet ».

      Jamais nous ne saurons  jusqu’où va la pensée au regard de la somme de la réalité.

      Doute et frustration : un  premier mobile de Schwermut, d’affiction

            On peut tout penser  , tout imaginer en foncttions de notre connaissance  mais  on  peut penser que notre connaissance est dérisoire  par rapport à ce qu’il  y aurait à penser .

 

2)      La pensée est incontrolée…. A chaque instant les actes de pensée sont sujets à des intrusions.. Dans son agrégat et sa confusion sans mesure, la phénoménalité des sens peut maîtriser  et recanaliser la pensée. .. Rêvasseries, méprises pathologiques

Les vents de la pensée humaine, leurs sources inaccessibles, soufflent à travers nous comme au travers d’innombrables fissures. Kafka entendit les grands  vents souterrains.

           Rares sont les intentionnalités totales et unique. Semblables puretés pareils traits de pensée       inébranlable ne sont accessibles qu’à assez peu et leur durée de vie normale est brève .Une deuxième cause d’inaltérable  mélancolie

                 Impossibilité de controler nos pensées qui s’évadent nous échappent  ou subissent des digressions

 

3)      Penser nous rend  présent  à nous mêmes Les sensations physiques notamment sont instrumentales .Or  penser  à nous est le principal constituant de l’identité personnelle. Je ne puis penser que je ne suis pas  moi.

Personne  ne saurait lire  dans mes pensées .Aucun autre être humain ne saurait penser mes pensées  pour  moi. Personne ne peut  « mourir » pour moi.

Penser  est suprêmement notre ;  enfoui  au plus intime et au  plus profond de notre  être. C’est aussi le plus commun, usé et répétitif des actes . Impossible de résoudre la contradiction

Une troisième raison  de cette « tristesse inséparable »

 

                        Pensée l’acte le plus intime , le plus individuel pourtant tout le monde pense  et  on ne peut prétendre à l’originalité de nos pensées  .

 

4)      Il ne saurait  y avoir de vérification ultime de  la vérité ou de l’exercice de la pensée subjective, de sa sincérité ou de sa fausseté.

Cette antinomie foncière entre un langage qui revendique son autonomie, qui entend        se libérer du despotisme de la référence  et de la raison –prétentions cruciale pour le   modernisme et  la déconstruction – d’un coté , et  la quête désintéressée  de la vérité, de l’autre est une  quatrième raison de chagrin .

  On ne peut jamais être sur de penser vrai

 

5)      Penser est si peu économique qu’on à peine  à y croire. Combien de reconnaissances se perdent dans le déluge indifférent de la pensée négligée, du soliloque de l’émission cérébrale journalière et nocturne que nul n’a entendu ou qu’on a surpris par hasard..

      Un cinquième raison  de frustration , de ce fond obscur,

                                           combien de pensées nous échappent  , quel gaspillage

 

6)La pensée n’est immédiate qu’à elle-même. Elle ne fait rien arriver  directement, hors      d’elle-même.

Les correlations manquées entre pensée et réalisation , entre le conçu et les réalités de  l’expérience, sont telles que nous ne saurions vivre sans espoir- Coleridge : « Travail sans espoir vide le nectar dans un crible,/ espoir sans objet ne saurait vivre ni surmonter le deuil, la moquerie qui accompagne  les espoirs ratés. « Espérer contre tout espoir » est une formulation forte, mais en définitive accablante de la brunissure que la pensée jette sur la conséquence.

Une sixième source de  Tristitia.

                                            La pensée ne produit rien sans agir

7)    Nous ne pouvons nous abstenir de penser.. A la réflexion  , cette incapacité à arrêter la    pensée, à cesser de pensée, est une terrifiante contrainte. A chaque instant de notre vie  d’éveil  ou de sommeil, nous habitons le monde via  la pensée. Les systèmes philosophiques et épistémologiques qui  cherchent à expliquer et à analyser  cette habitation se classent  en deux catégories pérennes. La première assimile notre conscience  et la conscience du monde  à la perception à travers  une fenêtre.  Fondé de manière  un brin naïve sur une analogie avec la vision oculaire, ce modèle sous-tend chaque paradigme du réalisme, de l’empirisme sensoriel.  Il autorise une croyance  , si complexe ou atténuée soit-elle, en un monde objectif, en un « là-dehors » dont les éléments idéaux ou  matériels nos sont transmis par le intrants conscients ou subconscients et le placement de ces entrées par des moyens  intuitifs, intellectuels et expérimentaux. L’autre épistémologie est celle du miroir. Elle suppose une expérience totale, dont l’unique source véritable est celle de la pensée même. C’est notre esprit, notre neurophysiologie qui projette ce que nous prenons pour la réalité. En soi c’est l’irréfutable axiome kantien : en quoi qu’elle consiste la réalité est inaccessible. Elle se dérobe à toute saisie démontrable et assurée . Peut-être n’est-elle qu’une hallucination collective , rêve commun. Des versions extrêmes, d’une gravité enjouée de ce solipsisme suggèrent que nous sommes nous-mêmes de cette étoffe dont on fait les rêves peut-être rêves par un démiurge, voire, spécule Descartes par un démon.

      Toute pensée sur le monde, toute observation et compréhension serait réflexion,   application dans un miroir. 

Impuissance de la pensée ,la pensée voile autant , bien plus qu’elle ne révèle .Une septième raison  de ce voile  d’affliction.

                              Nos ne pouvons nous abstenir de penser  , mais  nous sommes incapables d’être  surs de la réalité que nous pensons,

8)      Cette opacité on  l’a dit , nous interdit  de savoir sans doute possible ce que pense tout        autre être humain Nous n’avons aucun  aperçu indubitable des pensées d’autrui.

      D’où les relations troublées qu’entretiennent  l’amour et la pensée.

Nulle lumière  finale, nulle empathie d’amour ne révèle le labyrinthe de l’intériorité d’autrui.

Enfin  la pensée  peut nous rendre étrangers l’un à l’autre. Plus faible peut-être que la haine, l’amour le plus intense est la négociation, jamais concluantes de deux solitudes. Une huitième raison de chagrin.

                                   La pensée ne nous rapproche pas des autres , on ne peut la partager

 

9)      Fonctions corporelles et  pensées sont communes à l’espèce Tout être humain quel qu’il soit est un penseur . Il n’est pas de démocratie pour le génie, rien qu’une terrible  injustice et un mortel fardeau Il en est peu  comme disait  Hölderlin , qui sont forcés  de saisir  la foudre à pleine main.

Ce déséquilibre et ses conséquences  , l’inadaptation  de la grande  pensée et de  la créativité aux idéaux de la justice social est une neuvième source de  mélancolie.

                                    Inégalités de  la faculté de penser et de ce qu’elle peut  engendrer en matière  de philosophie de science, d’art  etc ..

 

10)       La grammaire  française et allemande est serviable qui  nous permet d’élider la préposition entre le verbe  « penser »  et son objet. Nous ne sommes point contraints de penser  à ceci  ou  à cela »penser l’être,  penser  la mort  , penser  dieu débouchent sur des images plus ou  moins ingénieuses de plus ou moins grande  portée ou riches d’un point de vue sémantique : on pourrait même dire du verbiage

En vérité  l’histoire des efforts successifs pour prouver l’immortalité  ou  l’existence de  dieu constitue  l’une des chroniques les plus fâcheuses de la condition humaine.. il se pourrait  bien que Sophocle ait tout dit dans l’ode chorale sur l’homme dans son Antigone. La maîtrise de la pensée , de  la mystérieuse vitesse de la pensée élève  l’homme au-dessus de tous les êtres vivants.  Mais  elle le laisse étranger  à lui –même et à l’énormité du  monde . Tristesse au décuple !

                                          La pensée ne nous  permet de trouver les  réponses  aux grandes questions  avec certitude.

Ajouté le  7 /1/2010

 

 

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