ELOA
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Alfred de Vigny

Eloa

Ou la sœur des anges

 

Un des premiers poèmes publiés d’Alfred de Vigny (1825) , une épopée de 778 vers , en trois chants.

C’est presque trahir  la beauté  de l’œuvre que  de n’en donner que des extraits mais je souhaite qu’ils donnent  l’envie

de la lire ou de la relire. 

  La Tiare d'argent de Fernand Knopff

Vers

Chant  premier

Naissance

(La  naissance d’Eloa  d’une  larme d’amour.
Celle que verse Jésus  à  la  mort de Lazare  )
 

1

 

 

 

Il  naquit sur la terre un Ange,.............
.......................................................................
Jésus avait quitté les  murs de Béthanie ;
A travers la campagne  il fuyait d’un  pas lent,
[…]

19

Fils de l’homme et sujet aux  maux de la  naissance,
Il les commençait tous par le plus grand,  l’absence,
__________
 

23

Or, pendant ces temps –là, ses amis en Judée
Voyaient venir  leur fin qu’il avait retardée ;
[…]

33

Tous s’affligeaient ;  Jésus  disait en vain : Il dort 
Et lui-même en voyant  le  linceul  et le  mort,
Il pleura.- Larme sainte à  l’amitié donnée,
Ô vous ne fûtes  point aux vents abandonnée !
Des Séraphins  penchés l’urne  de diamant,
Invisible  aux  mortels, vous reçue  mollement,
Et comme  une merveille , au ciel  même étonnante,
Aux  pieds  de l’Eternel vous  porta rayonnante.
De  l’œil  toujours ouvert  un regard  complaisant
Emut et fit briller  l’ineffable  présent ;
Et  l’Esprit Saint   sur elle épanchant sa  puissance
Donna l’âme  et la vie  à  la divine  essence.
Comme  l’encens qui brûle  au rayon du soleil
Se change en  un feu  pur, éclatant  et vermeil,
On vit alors du sein de  l’urne éblouissante 
S’élever une forme et blanche  et grandissante,
Une voix s’entendit qui disait : Eloa !
Et l’Ange  apparaissant répondit :  Me voilà .
____
Toute  parée, aux yeux du ciel  qui la contemple,  
Elle  marche vers Dieu comme  une épouse  au temple
[…]
[…]
______

 

91

 
Heureux, chantaient alors des voix incomparables, 
Heureux le  monde  offert  à ses pas secourables !
Quand elle aura  passé  parmi  les  malheureux,
L’esprit consolateur se  répandra  sur  eux.
Quel globe attend ses  pas ? Quel siècle  la demande ?
Naîtra-t-il d’autres cieux  afin qu’elle y commande ?
 

 

(mise  en garde des Anges ;  première compassion  et  première  larme d’Eloa  )

 

 

103

Un  jour les  habitants de l’immortel  empire ,
Imprudents  une fois s’unissaient  pour  l’instruire.
« Eloa,  disaient-ils , oh !veillez bien sur vous : 
Un ange  peut tomber ;  le plus beau de nous tous
N’est  plus  ici : pourtant dans  sa vertu  première 
On  le nommait celui qui  porte  la  lumière ;
[…]
Mais on  dit  qu’à  présent il est sans diadème,
Qu’il gémit, qu’il est seul, que  personne  ne  l’aime,
Que  la noirceur  d’un crime appesantit ses  yeux ,
Qu’il ne sait  plus  parler le langage des cieux ;
La mort est dans  les mots que  prononce sa bouche ;
Il brûle ce qu’il voit,  il flétrit ce qu’il touche ;
Il ne peut  plus sentir  le  mal  ni  les bienfaits ;
Il est  même sans  joie  aux  malheurs qu’il a faits.
Le ciel qu’il  habita  se trouble  à sa mémoire ,
Nul ange  n’osera  vous conter son  histoire,
Aucun saint n’oserait dire  une fois son  nom. »
Et  l’on crut qu’Eloa  le  maudirait ;  mais  non,
L’effroi  n’altéra  point son  paisible visage,
Et se fut  pour  le Ciel ,  un alarmant  présage.
Son  premier  mouvement ne fut  pas de frémir,
Mais plutôt  d’approcher comme pour secourir ;
La tristesse  apparut sur sa lèvre glacée
Aussitôt qu’un malheur s’offrit  à sa  pensée ;
Elle apprit  à rêver, et son front innocent
De ce trouble  inconnu rougit  en s’abaissant ;
Une larme brillait auprès de sa  paupière.
Heureux ceux dont le cœur verse  ainsi  la  première !


_____
 

 

(Les rêves d’Eloa)

 

163

[…]
Eloa s’écartant de ce divin spectacle,
Loin de leur foule et loin du brillant Tabernacle,
Cherchait quelque nuage  où dans  l’obscurité
Elle pourrait du  moins rêver en  liberté .

Les Anges ont des nuits comme la nuit  humaine.
Il est dans  le ciel  même  une pure fontaine ;
[…]
Mais en vain Eloa s’abreuvait de son onde,
Sa douleur  inquiète  en était  plus  profonde ;
Et toujours dans  la  nuit  un rêve  lui  montrait
Un ange  malheureux qui de loin l’implorait.
[…]

 

(La fugue  d’Eloa )

 

191

Cependant , seule, un jour, leur  timide compagne
Regarde autour de soi la céleste  campagne,
Etend  l’aile et sourit, s’envole, et dans  les airs
Cherche sa Terre amie ou des astres déserts
_____

[…]
_______
 

 

227

L’Ether  a ses degrés d‘une grandeur  immense ,
Jusqu’à  l’ombre éternelle où le Chaos commence .
[…]

 

243

Jamais  les  purs Esprits, enfants de la lumière,
De ces trois régions n’atteignent la dernière.
Et jamais ne s’égare aucun  beau Séraphin   
Sur ces degrés confus dont l’Enfer  est la fin.
[…]
Péril  plus grand !  peut-être il  lui faudrait entendre
Quelque chant d’abandon voluptueux et tendre ,
Quelque regret du Ciel, un récit douloureux
Dit par la douce voix d’un Ange  malheureux.
Et même,  en  lui  prêtant  une oreille attendrie,
Il pourrait  oublier la céleste patrie,
Se  plaire sous la nuit et dans une amitié
Qu’auraient  nouée entre  eux les chants et la pitié.
Et comment remonter à la voûte azurée,
[…]
__________
Voilà  pourquoi, toujours  prudents et toujours sages,
Les Anges de ces  lieux redoutent  les passages.
_______

C’était  là cependant , sur la sombre vapeur,
Que la vierge  Eloa se reposait sans  peur :
Elle ne se troubla qu’en  voyant sa  puissance,
Et les bienfaits  nouveaux causés par sa  présence.
[…]
________

 

 

Chant deuxième

Séduction 

 

(Apparition  de Lucifer, rencontre )  

   

Rencontre dans l'univers de E. Munch

 

325

[…]

Là, comme un Ange  assis,  jeune, triste et charmant,  
Une forme céleste apparut vaguement.  
[…]  
_____________
 

 

347

Non  moins belle apparut, mais non  moins  incertaine,  
De l’Ange ténébreux,  la forme encore  lointaine,  
Et des enchantements non  moins délicieux
De la Vierge céleste  occupèrent les  yeux.  
Comme un cygne  endormi qui seul, loin de la rive,  
Livre son aile blanche à  l’onde fugitive,  
Le jeune  homme inconnu  mollement s'appuyait  
Sur ce lit de vapeur qui sous ses bras fuyait.  
[…]  
Son front est inquiet ; mais son regard s’abaisse ,  
Soit que sachant des  yeux sa force enchanteresse,  
Il veuille ne montrer d’abord que par degrés  
Leurs rayons caressants encore mal assurés,  
Soit qu’il redoute  aussi  l’involontaire flamme  
Qui dans  un seul regard révèle  l’âme à l’âme.  
[…]  
Voici les mots qu’il dit  à la fille de  Dieu :  
__________

 

(Séduction)  
 

 

383

« D’où viens-tu bel Archange ?  Où vas-tu ? Quelle voie   
Suit ton aile d’argent qui dans  l’air se déploie ?  
[…]  
Mais plutôt n’es-tu  pas un  ennemi naissant  
Qu’instruit  à me  haïr mon rival  trop puissant ?
Ah !  Peut-être est-ce toi  qui, m’offensant  moi-même,  
Conduiras mes Païens sous les eaux du baptême ;  
Car toujours l’ennemi  m’oppose triomphant  
Le regard d’une vierge et la voix d’un enfant .  
Je suis un exilé que tu cherchais peut-être :  
Mais s’il est vrai,  prends garde  au Dieu jaloux ton  maître ;  
C’est  pour avoir aimé, c’est  pour avoir sauvé ,  
Que je suis malheureux, que je suis réprouvé.
Chaste beauté,  viens-tu  me combattre ou  m’absoudre ?  
Tu descends de ce Ciel qui m’envoya  la foudre,  
Mais si douce  à mes  yeux, que je ne sais  pourquoi  
Tu viens aussi  d’en haut, bel Ange  contre moi. »

__________  

Ainsi  l’esprit parlait. A sa voix caressante,  
Prestige préparé contre  une âme innocente,  
A ces douces  lueurs, au  magique appareil  
De cet Ange si doux, a ses frères pareil,  
L’habitante des Cieux de son aile  voilée,  
Montait en reculant sur sa route étoilée,  
Comme on voit la baigneuse au milieu des roseaux  
Fuir  un jeune nageur qu’elle a vu sous les eaux.  
[…]  
______
Je suis celui qu’on aime et qu’on ne connaît pas.  
Sur  l’homme j’ai fondé  mon empire de  flamme  
Dans les désirs du cœur, dans  les rêves de  l’âme,  
Dans  les  liens des corps, attraits mystérieux  
Dans les trésors du sang, dans  les regards  des yeux.  
[…]  
Moi j’ai  l’ombre muette, et  je donne  à la terre  
La volupté des soirs et  les biens du mystère.  
Es-tu venue, avec quelques Anges des cieux,  
Admirer de  mes nuits  le cours  délicieux ?  
As-tu vu  leur trésors ? Sais-tu quelles merveilles  
Des Anges ténébreux accompagnent les veilles ?  
________  

[…]  
________  

[…]  
Au fond de l’orme épais dont l’abri les accueille,
L’hymne de volupté fait tressaillir les airs,  
Les arbres  ont  leurs chants,  les buissons  leur concerts,  
Et sur  les bords d’une eau qui gémit et s’écoule  
La colombe  de nuit languissamment roucoule  
________  
« La voilà sous tes yeux l’œuvre du Malfaiteur ;  
Ce méchant qu’on accuse est un Consolateur  
Qui  pleure sur  l’esclave et  le dérobe au  maître,  
Le sauve  par l’amour des chagrins de son  être,  
Et dans  le mal commun  lui-même enseveli,  
Lui donne un peu de charme et quelquefois  l’oubli. »  
Trois fois, durant ces mots, de l’Archange naissante  
La rougeur colora  la joue  adolescente,  
Et  luttant  par trois fois contre  un regard  impur,  
Une paupière d’or  voilà ses yeux d’azur.  
__________

 

 

Chant  troisième 

Chute
 

 

511

D’où venez-vous, Pudeur, noble crainte, ô Mystère
Qu’au temps de son enfance a vu  naître la terre,  
Fleur de ses premiers  jours qui germez parmi nous,  
Rose du  Paradis ! Pudeur, d’où venez-vous ?  
Vous pouvez seule encor remplacer  l’innocence,  
Mais l’arbre défendu  vous a donné naissance ;  
Au charme des vertus votre charme est égal  
Mais vous êtes aussi le premier pas du  mal ;  
[…]  
_________  
O des instants  d’amour ineffable délire !  
Le cœur répond au cœur comme  l’air  à la  lyre.  
Ainsi qu’un jeune  amant, interprète adoré  
Explique le désir par lui-même inspiré,  
Et contre  la pudeur aidant sa bien-aimée,  
Entraînant dans ses bras  sa faiblesse charmée,  
Tout enivré d’espoir, plus qu’à demi vainqueur, 
Prononce les serments qu’elle fait dans son cœur,  
Le Prince des esprits d’une voix oppressée,  
De la Vierge timide expliquait la pensée.  
Eloa sans parler , disait : Je suis à toi ;  
Et l’Ange ténébreux dit tout haut : Sois à moi !  

__________  


Sois à  moi , sois  ma sœur ;  je t’appartiens moi-même ;  
Je t’ai  bien  méritée, et dès  longtemps je t’aime,  
[…]  
Toi seule  m’apparus comme  une jeune étoile  
Qui de la vaste  nuit perce  à  l’écart le voile ;  
Toi seule  me parus ce qu’on cherche toujours,  
Ce que l’homme  poursuit dans  l’ombre de ses jours,  
Le Dieu qui du bonheur connaît seul le mystère,  
Et la reine qu’attend mon trône solitaire.  
Enfin, par ta  présence habile  à  me charmer,  
Il me fut révélé que je pouvais aimer.

________  


Soit que tes  yeux voilés d’une ombre de tristesse,  
Aient entendu  les miens qui  les cherchaient sans cesse,  
Soit que ton origine aussi douce que toi,  
T’ait fait  une patrie un peu  plus près de moi,  
Je ne sais,  mais depuis l’heure qui te vit naître,  
Dans tout être créé  j’ai   cru te reconnaître ;  
[…]  
___________  
[…]  
_________  
« Puisque vous êtes beau, vous êtes bon sans doute ;  
Car sitôt que des Cieux  une âme  prend la route  
Comme  un saint vêtement, nous voyons sa bonté  
Lui donner en entrant l’éternelle  beauté.  
Mais pourquoi vos discours m’inspirent-ils la crainte ?  
Pourquoi sur votre front tant de douleur empreinte ?
Comment avez-vous pu descendre du saint lieu ?  
Et comment  m’aimez-vous  si  vous n’aimez pas Dieu ? »

__________  
[…]  
______  
[…]  
______

 

 

(Les regrets de Lucifer, faiblesse passagère ou tentation du bien)  
 

 

663

Tel retrouvant ses maux au fond de sa  mémoire,  
L’Ange  maudit pencha sa chevelure noire  
Et se dit, pénétré d’un chagrin infernal :  
« Triste  amour du  péché ! sombres désirs du mal !  
De l’orgueil, du savoir gigantesques pensées !  
Comment ai-je connu vos ardeurs insensées ?  
Maudit soit le moment  où j’ai  mesuré Dieu !  
 Simplicité du cœur !  à qui j’ai dit adieu,  
Je tremble devant toi ,  mais pourtant je t’adore ;  
Je suis moins criminel puisque je t’aime encore ; »  
[…]

______  
« Qu’êtes-vous devenus, jours de paix, jours célestes ?  
[…]  
Je souriais, j’étais…J’aurais  peut-être  aimé ! »  
__________

Le Tentateur  lui-même était  presque charmé,  
Il avait  oublié son art  et sa victime,
Et son cœur  un  moment se reposa du crime.  
Il répétait tout bas, et le front dans  ses mains :  
« Si je vous connaissais, ô larmes des humains ! »  
_________

Ah  si dans ce moment la Vierge  eût pu  l’entendre,  
Si sa céleste main qu’elle  eût osé lui tendre  
L’eût saisi repentant, docile  à  remonter…  
Qui sait ? le mal  peut-être eût cessé d’exister.  
[…]

 

(Réveil du prédateur)

703

Il la vit prête  à fuir vers les cieux de lumière.  
Comme un tigre éveillé bondit dans la poussière  
Aussitôt en  lui-même, et  plus fort désormais,  
Retrouvant cet esprit qui ne fléchit jamais,  
Ce noir esprit du mal qu’irrite  l’innocence,  
Il rougit d’avoir pu douter de sa  puissance,  
Il rétablit la paix sur son front radieux,  
Rallume tout à coup l’audace de ses yeux,  
Et longtemps en silence, il regarde et contemple  
La victime du ciel qu’il destine  à son temple ;  
[…]

___________  
[…]  
 

 

(Hésitations et craintes d’Eloa)

 

739

--Mais quel don  voulez-vous ? – Le plus beau, c’est nous-mêmes.  
Viens . – M’exiler du ciel ? –Qu’importe si tu m’aimes ?  
Touche ma main. Bientôt  dans  un  mépris égal  
Se confondront  pour nous et le bien et le mal.  
[…]

_________  
 

 

(Choix d’Eloa)  
 

754

En ce moment  passa dans  les airs,  loin de leurs yeux,  
Un des célestes chœurs où  parmi les louanges,  
On entendit ces mots que répétaient les Anges :  
« Gloire dans l’univers, dans les temps, à celui  
Qui s’immole  à jamais pour le salut d’autrui. »  
Les Cieux semblaient parler. C’en était trop  pour elle.  

Deux fois encore  levant sa  paupière  infidèle,
Promenant des regards encore  irrésolus,
Elle chercha ses cieux qu'elle ne voyait plus.

__________

 

 

(Victoire de Satan)  

 

763

Des  Anges au Chaos allaient  puiser des mondes.  
Passant avec terreur dans ces plaines profondes,  
Tandis qu’ils remplissaient les messages de Dieu,  
Ils  ont tous vu tomber  un  nuage de feu.  
Des  plaintes de douleur, des réponses cruelles,  
Se mêlaient dans  la flamme  au battement des ailes.

_________  
 

Où me conduisez-vous , bel Ange ?—Viens toujours.  
--Que votre voix est triste, et quel sombre discours !  
N’est-ce  pas Eloa qui soulève ta chaîne ?  
J’ai cru  t’avoir sauvé. – Non c’est moi qui t’entraîne.  
--Si nous sommes unis,  peu  m’importe en quel lieu !  
Nomme-moi donc encore ou ta sœur ou ton Dieu !  
--J’enlève  mon esclave  et  je tiens  ma victime.  
--Tu paraissais si bon ! Oh qu’ai-je fait ? – Un crime.  
--Seras-tu  plus  heureux, du  moins, es-tu content ?  
--Plus triste que jamais. – Qui donc es-tu ? –Satan .

 

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