Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski
1821-1881
Dostoievski est l’homme des sentiments démesurés.
Il n’est à l’aise que dans l’exception. Il ne respire bien que dans la
tempête. « Quant à moi, je n’ai jamais fait que pousser à ‘extrême,
dans ma vie, ce que vous n’osiez pousser vous-mêmes qu’à moitié. »
(Dostoievski par Henri Troyat)
Quel écrivain, plus profondément que Dostoievski, a sondé les passions
humaines ? Et qui mieux que lui a su créer des caractères d’une telle
complexité ?
Mieux encore, ces caractères ne sont pas figés ;
ils évoluent, modelés par les évènements, tordus par le malheur,
redressés jusqu’à la rédemption par l’expérience de leur crime ou la
tragique prise de conscience de leurs actes.
Faut-il voir en Dostoievski un écrivain du plus noir
pessimisme sur la nature humaine ou bien comme un écrivain convaincu que l’âme
humaine dans la pire de ses déchéances recèle encore les ressources positives
susceptibles de lui rendre sa dignité ?
Je crois que c’est sa propre vie qui peut nous proposer
une réponse.
J’ai cherché dans deux œuvres quelques clés :
D’abord dans la biographie d’Henri Troyat, ensuite dans l’essai de Nicolas
Milochevitch : Dostoievski penseur et je crois pouvoir défendre
l’idée que l’œuvre d’un écrivain peut se décrypter dans le déroulement
de sa propre existence.
Personne ne niera je pense qu’une condamnation à mort
commuée à la dernière minute précédant l’exécution en déportation au
bagne, a forcément des effets déterminants sur la vie d’un homme , ni que 4
années passées dans l’enfer de Sibérie marquent un individu de façon indélébile.
Mais il n’est pas suffisant de s’attacher à ces évènements
extrêmes pour comprendre quel sens à donner aux confessions de Raskolnikov, ni
le respect que l’on doit au Prince Mychkine ; le diable habite-t-il
davantage Stavroguine que
Verkhovensky ? faut-il tourner en dérision Stepane Trophimovitch ?Quelle
importance donner au discours du starets Zozime? Et laquelle des voix d’Ivan
Karamazov a des accents plus sincères , celle du machiavélique instigateur du
parricide ou celle du repenti, rendu
fou par ses contradictions ?
Notre lecture
est plus riche il me semble lorsque modestement on peut en saisir quelques
sources.
Les dilemmes affrontés et sans doute jamais totalement résolus
de Dostoievski expliquent à mon sens ces caractères aux multiples facettes,
dont les âmes oscillent entre le bien et le mal, entre mysticisme et athéisme
, entre humilité et arrogance, entre Tsar et socialisme révolutionnaire, entre
peuple et élite intellectuelle, entre une Russie ignorante et sa Slavophilie
messianique ?
Ce qui nous paraît évidentes contradictions, n’est-ce
pas les états d’âmes d’un esprit au paroxysme des tourments métaphysiques
ou philosophiques? Un esprit révolté par l’injustice sociale mais persuadé
de la vanité d’une quête d’un bonheur matériel au détriment du spirituel ?
Son intelligence exceptionnelle lui permettait d’embrasser d’un même coup d’œil le
monde sous des angles trop vastes pour être contenus dans les théories
trop étroites de la politique ; les idéologies déicides ne le
satisfaisaient pas, pas plus que son Dieu permettant le viol d’une enfant.
Visionnaire, ses héros sont à sa mesure, capables du bien
comme du pire, instruments d’un mal qui peut générer le bien, mais aussi
d’un bien qui peut produire les pires catastrophes.
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