Louis Aragon
(1897-1982 )
" Le temps
d'apprendre à vivre , il est déjà trop
tard"
Tu m’as
quitté
Tu m’as
quitté par toutes les
portes
Tu m’as laissé dans tous les
déserts
Je t’ai
cherchée à l’aube et je
t’ai perdue à midi
Tu n’étais nulle
part où j’arrive
Qui saurait-dire le
Sahara d’une chambre sans
toi
La foule
d’un dimanche où
rien ne te
ressemble
Un jour
plus vide que vers la mer la jetée
Le silence où j’appelle et
tu ne réponds pas
Tu
m’as quitté
présent immobile
Tu m’as
quitté partout tu m’as quitté des yeux
Du
cœur des songes
Tu m’as
quitté comme une
phrase inachevée
Un objet
par hasard
une chose une chaise
Une villégiature à
la fin de l’été
Une carte
postale dans un tiroir
Je suis tombé
de toi toute la vie au
moindre geste
Tu ne
m’as jamais vu
pleuré pour ta
tête détournée
Ton regard
au diable de moi
Un soupir
dont j’étais
absent
As-u
jamais eu pitié
de ton ombre à tes
pieds
...
Ne t'en va pas ....
Ne
t’en va pas mon cœur ma vie
Sans
toi le ciel perd ses couleurs
Désert
des champs jardins sans fleurs
Ne
t’en va pas
Ne
t‘en va pas où va le vent
Sans
toi tous les oiseaux s’envolent
Et
toutes les nuits sont des folles
Ne
t’en va pas
Ne
t’en va pas où se perd l’eau
Méprisant
le bonheur des verres
Et
l’univers des arbres verts
Ne
t’en va pas
Ne
t’en va pas comme le sang
Qui
saute à la main qui me blesse
Ma
chère force et ma faiblesse
Ne
t’en va pas
Ne
t’en va pas où fuit le feu
Quand
la paille à peine défaille
Qu’elle
est cendre pour qu’il s’en aille
Ne
t’en va pas
Ne
t’en va pas dans les nuées
Mon
bel aigle ami des orages
Je
peux mourir de ton courage
Ne
t’en va pas
Ne
t’en va pas chez l’ennemi
Qui
t’a pris la terre et tes armes
Crois
en la mémoire des larmes
Ne
t’en va pas
Ne
t’en va pas c’est félonie
Ces
discours ces chansons ces fêtes
Hommes
sachez ce que vous faites
Ne
t’en va pas
Ne
t’en va pas où l’on te dit
Avec
de grands mots pour enseignes
Quand
c’est la blessure qui saigne
Ne
t’en va pas
Ne
t’en va pas chez le tyran
Forger
sa puissance toi-même
Et
des fers pour ceux que tu aimes
Ne
t’en va pas
Ne
t’en va pas prends ton fusil
Siffle
ton chien chasse les ombres
Chasseur
chasseur tu es le nombre
Ne
t’en va pas
Prends
ton fusil
http://lasciereveuse.hautetfort.com/archive/2010/06/15/le-poeme-de-la-semaine3.html
.....
Le Feu
Mon Dieu, mon Dieu, cela ne s’éteint
pas
Toute ma forêt, je suis là qui brûle
J’avais pris ce feu pour le crépuscule
Je croyais mon cœur à son dernier pas.
J’attendais toujours le jour d’être cendre
Je lisais vieillir où brise l’osier
Je guettais l’instant d’après le brasier
J’écoutais le chant des cendres, descendre.
J’étais du couteau, de l’âge égorgé
Je portais mes doigts où vivre me saigne
Mesurant ainsi la fin de mon règne
Le peu qu’il me reste et le rien que j’ai.
Mais puisqu’il faut bien que douleur s’achève
Parfois j’y prenais mon contentement
Pariant sur l’ombre et sur le moment
Où la porte ouvrant, déchire le rêve.
Mais j’ai beau vouloir en avoir fini
Chercher dans ce corps l’alarme et l’alerte
L’absence et la nuit, l’abîme et la perte
J’en porte dans moi le profond déni.
Il s’y lève un vent qui tient du prodige
L’approche de toi qui me fait printemps
Je n’ai jamais eu de ma vie autant
Même entre tes bras, aujourd’hui vertige.
Le souffrir d’aimer flamme perpétue
En moi l’incendie étend ses ravages
A rien n’a servi, ni le temps, ni l’âge
Mon âme, mon âme, où m’entraîne-tu ?
Où m’entraîne-tu ?
Les
mains d'Elsa
Donne-moi
tes mains pour l'inquiétude
Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé
Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude
Donne-moi tes mains que je sois sauvé
Lorsque
je les prends à mon pauvre piège
De paume et de peur de hâte et d'émoi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fond de partout dans mes main à moi
Sauras-tu
jamais ce qui me traverse
Ce qui me bouleverse et qui m'envahit
Sauras-tu jamais ce qui me transperce
Ce que j'ai trahi quand j'ai tressailli
Ce
que dit ainsi le profond langage
Ce parler muet de sens animaux
Sans bouche et sans yeux miroir sans image
Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots
Sauras-tu
jamais ce que les doigts pensent
D'une proie entre eux un instant tenue
Sauras-tu jamais ce que leur silence
Un éclair aura connu d'inconnu
Donne-moi
tes mains que mon coeur s'y forme
S'y taise le monde au moins un moment
Donne-moi tes mains que mon âme y dorme
Que mon âme y dorme éternellement.
Extrait du "Fou d'Elsa"
Les Yeux d'Elsa
Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire
À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L'été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés
Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie
Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure
Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé
Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche
Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux
L'enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages
Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août
J'ai retiré ce radium de la pechblende
Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes
Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa
....
Je
traîne après moi trop d’échecs…
Je traîne après moi trop d'échecs et de mécomptes
J'ai la méchanceté d'un homme qui se noie
Toute l'amertume de la mer me remonte
Il me faut me prouver toujours je ne sais quoi
Et tant pis qui j'écrase et tant pis qui je broie
Il me faut prendre ma revanche sur la honte
Ne puis-je donner de la douleur Tourmenter
N'ai-je pas à mon tour le droit d'être féroce
N'ai-je pas à mon tour droit à la cruauté
Ah faire un mal pareil aux brisures de l'os
Ne puis-je avoir sur autrui ce pouvoir atroce
N'ai-je pas assez souffert assez sangloté
Je suis le prisonnier des choses interdites
Le fait qu'elles le soient me jette à leurs marais
Toute ma liberté quand je vois ses limites
Tient à ce pas de plus qui la démontrerait
Et c'est comme à la guerre il faut que je sois prêt
D'aller où le défi de l'ennemi m'invite
Toute idée a besoin pour moi d'un contre-pied
Je ne puis supporter les vérités admises
Je remets l'évidence elle-même en chantier
Je refuse midi quand il sonne à l'église
Et si j'entends en lui des paroles apprises
Je déchire mon cœur de mes mains sans pitié
Je ne sais plus dormir lorsque les autres dorment
Et tout ce que je pense est dans mon insomnie
Une ombre gigantesque au mur où se déforme
Le monde tel qu'il est que follement je nie
Mes rêves éveillés semblent des Saints Denis
Qui la tête à la main marchent contre la norme
Inexorablement je porte mon passé
Ce que je fus demeure à jamais mon partage
C'est comme si les mots pensés ou prononcés
Exerçaient pour toujours un pouvoir de chantage
Qui leur donne sur moi ce terrible avantage
Que je ne puisse pas de la main les chasser
Cette cage des mots il faudra que j'en sorte
Et j'ai le cœur en sang d'en chercher la sortie
Ce monde blanc et noir où donc en est la porte
Je brûle à ses barreaux mes doigts comme aux orties
Je bats avec mes poings ces murs qui m'ont menti
Des mots des mots autour de ma jeunesse morte
...